L’envers et l’endroit de Camus

by soyeux

Pourquoi L’envers et l’endroit est-il si surprenant? Parce qu’il a été écrit universitaire de 22 ans? Parce que Camus a choisi d’attendre un peu plus de vingt ans avant d’en autoriser une première réédition? Ou encore parce que nous trouvons injuste que cet essai fasse si peu de bruit à comparer aux autres de l’auteur? L’envers et l’endroit surprend parce que son souffle et sa profondeur sont impeccables et tout droits sortis du meilleur de Camus. Déjà, l’écrivain est citoyen du monde, s’éprend de justice et de liberté et fait dans la circulation des idées. En écrivain, poète, voyageur ou artiste, son regard explore, intrépidement, les grandes questions de son époque. 

Les quatre essais qui parcourent L’envers et l’endroit se lisent comme des nouvelles. Dans un va-et-vient digne de ces vents qui traversent les saisons, sont abordés notamment le voyage, l’amour, la justice (superbe texte sur le silence d’une vieille femme et d’un homme) et le quartier algérois de Belcourt. La préface, signée par l’auteur, dans laquelle il revendique cette longue attente pour la réédition de son ouvrage, aurait pu être écourtée. Sa fin, toutefois, est belle à lire  : «si j’ai beaucoup marché depuis ce livre, je n’ai pas tellement progressé.» 

Voici un autre extrait:

Sans les cafés et les journaux, il serait difficile de voyager. Une feuille imprimée dans notre langue, un lieu où le soir nous tentons de coudoyer des hommes, nous permet de mimer dans un geste familier l’homme que nous étions chez nous, et qui, à distance, nous paraît si étranger. Car ce qui fait le prix du voyage, c’est la peur. Il brise en nous une sorte de décor intérieur. Il n’est plus possible de tricher – de se masquer derrière des heures de bureau et de chantier (ces heures contre lesquelles nous protestons si fort et qui nous défendent si sûrement contre la souffrance d’être seul). C’est ainsi que j’ai toujours envie d’écrire des romans où mes héros diraient : “Qu’est-ce que je deviendrais sans mes heures de bureau?” ou encore : “Ma femme est morte, mais par bonheur, j’ai un gros paquet d’expéditions à rédiger pour demain.” 

Qu’on ne s’étonne pas de la profondeur des premiers opus de nos plus grands auteurs. À 22 ans, Cioran et Beckett publiaient, eux aussi, des premiers ouvrages d’importance, respectivement Sur la cime du désespoir et Proust.